Théorie des jeux du cirque

Du temps où je bossais ente La Villette et Bobigny j’avais l’habitude de traverser le parc de La Villette à pied pour rejoindre le métro. Ca me prenait à peu près une dizaine de minutes pendant lesquelles je ne faisais … rien.

Pas possible de tapoter sur l’ordi ou sur mes téléphones, dur de passer des coups de fil (en plein hiver, par moins 0, les mains caillent vite), donc ma foi je laissais mes pensées vagabonder. Et ça me faisait un bien dingue : les choses se réorganisaient dans ma tête, je me rappelais de choses importantes à faire, je réfléchissais à tout un tas de trucs. Dans les interruptions incessantes que peut comporter une journée, ces 10 minutes étaient les miennes : obligatoires, elle m’obligeaient à ralentir mon rythme et à penser à moi.

Aujourd’hui je ne fais cette transhumance qu’une fois par semaine, et ça me manque.

Il y a quelques jours, sur une mailing list technique de mon taf, quelqu’un (Mick P.) conseillait de « faire une classe ‘bordel’, qui a pour objectif d’être la moins lisible possible. Il faut bien la choisir, mais une fois que les développeurs ont un coin réservé pour faire du crade, bizarrement, ils sont beaucoup plus propre ailleurs. C’est le principe du bac à sable pour chien, appliqué à l’informatique, en quelque sorte »

Il y a quelques semaines, un autre collègue racontait cette histoire, à propos d’une réunion chez un client où il était question de l’Intranet et de la possibilité de mettre sa photo et ses hobbies :

Un directeur métier dit : « oui mais si qqn met une photo de lui à poil, que fait-on ? »
Le DSI : « ben… en fait pourquoi il le ferait ? Et si une personne sur 350 déconne un jour, on le prend à part et on le responsabilise »
Le DG : « non, trop dangereux. Toute photo devra être envoyée à la DRH pour validation. Et cette histoire de hobbies, je n’aime pas trop. Les gens ensuite vont voir qu’ils partagent des sujets communs et vont perdre du temps avec ça »
Le DSI : « au contraire, ça peut créer des liens interpersonnels plus forts que le simple boulot. Vous connaissez les réseaux sociaux, facebook tout ça ? »
Le DG : « non, trop dangereux. Pas de hobbies, c’est anti-productif »

Il y a quelques semaines encore le sous-DSI d’un client pour qui je bosse pestais contre le fait que certaines personnes dans un bureau aient dessiné leurs avatar Simpson : « Ils ont pas autre chose à foutre qu’à aller sur le net ? »

Il y a moins de quelques semaines, et ça dur encore, je me suis senti mal à l’aise parce que je me suis fait « grillé » par un mec du client chez qui je bosse en train de recompiler mon noyau.

Et il y a La Zone du dehors, dans lequel une certaine partie de Cerclon est réservée aux Radieux. Pourquoi ne pas les chasser ? Parce qu’il faut garder, mais cantonner, cette partie « basse » de l’humanité.

Et entre ce mail de Mick et dernier samedi, tout s’est mis en place, ça a fait tilt, et j’en ai parlé avec ledit Mick sur le télésiège : il faut laisser un exutoire aux gens, dans tous les domaines : dévoluer (ça se dit ? ) une classe (java) où foutre le souk ; un espace-temps à l’intérieur duquel buller, ralentir le rythme, évacuer, rester le nez en l’air.

J’en ai parlé avec un de mes DG (oui, je fais partie de ce genre de boîte où les DG sont euh … humains et papotent volontiers en sirotant du (mauvais) pinard en attendant la tartiflette). Il me parlait de la télé (qu’il ne supporte pas) et il me disait que l’on cherche trop à meubler ces moments où l’on ne fait rien au lieu de justement ne rien faire. Je n’ai pu qu’approuver, bien sûr …

Voilà pourquoi je me sens si bien dans la boîte dans laquelle je suis, pourquoi je me sens si mal chez un de mes clients, pourquoi je me sentais si mal dans mon ancienne boîte, pourquoi je trouve que ce DG et ce sous-DSI sont de sombres connards qui n’ont pas compris ceci de la nature des gens.

Au delà de ces espaces-temps de bullage/souk, je pense que c’est généralisable : l’humain a une part sociable et une part qui ne l’est pas : violente, bordélique, animale, décalée, artiste … La nier revient à nier sa propre nature (mon oncle, t’en pense quoi ? ). Niez cette part de vous et vous sentirez mal à l’aise dans votre peaux, sous pression, comme un récipient chauffé sans soupape. Ne laissez pas de soupape aux gens et peuple et ils exploseront. Une bonne guerre (froide ou pas), ou les jeux du cirque, avaient au moins le mérite de polariser la violence et les mauvais instincts de l’humanité. Maintenant on se fait chier, plus de soupape. Maintenant JE me fais chier, dans certains domaines, plus de soupape, plus la possibilité d’exprimer cette part sombre, mais je reste calme … comme une bombe.

Il ne s’agit pas de tuer cette part sombre, comme le font ce DG et ce sous-DSI, mais de la canaliser, de lui donner un espace-temps où s’exprimer. Au moins elle y sera visible pour ceux qu’elle dérange, au lieu d’être cachée sous une panic key.

J’ai trouvé, avec Mick, un image parlante : ne pas laisser les gens buller, s’exprimer, revient à empêcher votre corps d’évacuer (je vous fais un dessin ? ) : ça arrive sans prévenir, c’est indispensable pour que le corps continue à fonctionner correctement, ça n’arrive pas forcément quand il y a des toilettes à proximité, c’est fonction de ce que vous avez ingurgité avant, …

Tracklist :

  • « La part de l’autre », d’Eric-Emmanuel Schmitt
  • « Le portrait de Dorian Gray », d’Oscar Wilde
  • « La Zone du dehors », d’Alain Damasio

1 réflexion sur « Théorie des jeux du cirque »

  1. J’en pense que tu devrais lire ce bouquin qui dit ce que je ne sais exprimer: « Nouvelle terre » de Eckhart Tolle ed:Ariane, il peut faire gagner un temps précieux.

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