Deux papillons

Deux papillons virevoltaient chacun de leur côté, chacun sa trajectoire chaotique, propre à lui, à son histoire et à sa personnalité. Erratique et imprévisible, quoique certains cycles puissent être observés.

Ces deux papillons se sont croisés une première fois dans la rue ; trop de bruit, ils ne se sont pas vus. Trop absorbés.

Ils se sont croisés une seconde fois dans une salle nue, au sol dallé, envahie de musique envoûtante. Il se sont vu mais, ne se sont pas reconnus, mais ont dansés.

Ils se sont croisés une troisième fois dans une salle comble. Ils se sont vu et ont failli ne pas se reconnaître. Ils se sont écoutés.

Ils se sont croisés une quatrième fois dans la salle nue. Ils se sont vu, se sont reconnu, mais n’ont pas discutés.

Ils se sont croisés… non, attendez… la cinquième fois ils ont parlé, dans un café. Ils n’ont pas fait que se croiser.

La sixième fois ils ont mangé. Un petit déjeuner, je crois. Ils ont décidé de le prolonger, et c’est cette histoire que je vais vous raconter.

Il pleuviote, le temps est gris, c’est un samedi d’octobre. Après s’être habitué l’un à l’autre les deux papillons vont vers le cimetière à côté.

Il est immense et connu, c’est un beau terrain de jeu ; il ressemble d’ailleurs un peu à un parc d’attraction. Il pleut mais pas suffisamment pour empêcher de voler. Ils se posent dans un jardin pas loin, au bord de l’eau stagnante.

A l’écart de la rue ils s’inspirent, s’observent. Profitent de la verdure trempée, sentent l’air, touchent l’eau, observent les têtards. Les deux papillons à la trajectoire chaotique s’apprivoisent ; leurs pirouettes s’inspirent l’une de l’autre. Ils sauvent une guêpe de la noyade.

Puis ils vont dans le cimetière, errent dans les allées. Dans un cimetière le temps est arrêté ; peu de gens croisent ; ils ont tout leur temps, pour peu qu’ils en fasse abstraction.

A l’écart de tout, dans le calme du marbre, des feuilles d’automne et des urnes ; saucés par la pluie, isolés de l’horloge ils font connaissance.

Les allées défilent, ils se perdent, reviennent sur leurs pas, contournent dans un sens puis dans un autre, visitent des souterrains sombres, saluent des célébrités, se cachent, rient.

Leurs mouvements sont maintenant clairement dépendant l’un de l’autre. Ils n’ont pas peur de se heurter, le cimetière est devenu un amphithéâtre qui les protège. Ils font naître leur monde, créent leur danse, observent leurs courses et contemplent leurs couleurs.

Ils fabriquent leur légende.

Ils jouissent chacun de la présence, juste de la présence, de l’autre en cet instant.

Aucun sujet n’est grave qu’il ne mérite d’être discuté, questionné ; tout est devenu d’égale importance. Le chaos habituel de leur vol et de leurs pensées s’est apaisé, est devenu étal. Les peurs se tiennent à carreau derrière les murs du parc, à moins qu’elles ne craignent l’énergie et la sérénité que dégage leur couple. Leurs esprits se lient.

La fluidité, le calme et la beauté de ce qu’ils forment et vivent n’est que le revers de l’impétuosité et de la richesse qui les compose. Comme si ces deux trop-pleins d’énergies avaient trouvés l’un dans l’autre le moyen de se déverser, de s’équilibrer.

Cet instant s’étire, ils s’éloignent des chemins tracés, le soleil continue sa course, le temps arrête de suspendre son souffle.

Le cimetière ne veut plus les protéger, il pleut toujours, leurs vols se désolidarisent, ils retrouvent leur identité.

Quelque chose est né dans ce cimetière.

 

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